« 18 décembre 1841 » [source : BnF, Mss, NAF 16347, f. 221-222], transcr. Gwenaëlle Sifferlen, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.8380, page consultée le 25 janvier 2026.
18 décembre [1841], samedi, midi ½
Bonjour mon petit bien-aimé, bonjour Toto chéri. Comment vas-tu ce matin ? Il fait
un
temps de chien et de loup, un brouillard à n’y pas voir clair. Je suis toute frileuse
et toute fiévreuse dans mon lit mais je t’aime de toute mon âme. Je n’ai plus que
13
jours et demi pour avoir mes ÉTRENNES et quoique j’enrage de vieillir, je les
donnerais de bon cœur, ces 13 jours et demi, pour que ce soit tout à l’heure. J’ai
une
faim et une soif de votre chère petite écriture PARLANT À MA PERSONNE que je ne sais
pas comment je ferai pour attendre jusque là1. À propos d’attendre, j’enverrai tantôt
chez BARBEDIENNE avec la presque hideuse certitude que ce sera encore pour rien, mais
rien ne pourra m’empêcher d’y envoyer car cela me tient aussi furieusement au
cœur2. Baisez-moi.
M’aimes-tu, mon Toto ?
M’aimes-tu comme je t’aime ? Je ne suis pas si ambitieuse et d’ailleurs, c’est
impossible, mais enfin m’aimes-tu comme autrefois ? Il me semble que non car vous
avez
les yeux bien ouverts sur toutes mes dégradations et que
vous n’en perdez pas une seule. Or, vous savez comme moi que l’amour est AVEUGLE,
voilà ce qui constitue l’amour.
Dessina
Du moment où vous avez des yeux pour me voir telle que je suis,
vous ne m’aimez pas, voilà la vérité. Moi je vous vois avec les yeux de l’âme,
c’est-à-dire que je vous vois beau, jeune et ravissant. Baisez-moi, méchant homme,
et
tâchez de ne pas me regarder si vous pouvez et de m’aimer. Je le veux, je le veux,
je
le veux. Ne soyez pas jusqu’à ce soir sans venir me voir. Si vous saviez comme je
trouve le temps long et triste loin de vous, vous auriez pitié de moi. Baisez-moi.
Je
vous aime, mon petit homme.
Juliette
1 À l’occasion de la nouvelle année, Hugo écrit toujours à Juliette une lettre qu’elle conserve précieusement dans le Livre rouge, et elle aime faire le décompte des jours qui la séparent des cadeaux qu’elle attend.
2 Juliette a fait fondre par Ferdinand Barbedienne un buste de Hugo qu’elle a enfin reçu le 29 novembre. Cependant, elle attend aussi de lui un médaillon contenant le portrait de son amant, mais le 20 novembre, elle redoutait qu’il ne fasse banqueroute. Depuis, elle demande donc instamment à Hugo de la mener à la fonderie.
a Dessin de Juliette tendant les bras vers Hugo qui a
un bandeau sur les yeux et dit : « ah ! Juju est très belle » :

« 18 décembre 1841 » [source : BnF, Mss, NAF 16347, f. 223-224], transcr. Gwenaëlle Sifferlen, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.8380, page consultée le 25 janvier 2026.
18 décembre [1841], samedi soir, 4 h. ½
Je t’aime, toi, tu es mon roi. Je suis au comble de la joie de penser que tu
viendras souper à côté de moi. Tu es mon pauvre mignon adoré. J’ai hâte que la
Suzon1 soit rentrée pour te faire
faire des bons petits épinards au sucre avec une petite salade ravissante. Je suis
très contente d’avoir acheté ce poulet. Les femelles mangeront le reste demain, s’il
y
en a, sinon je leur fabriquerai un bon hachis qu’elles
seront trop heureuses de chicoter. Ah ! ben par exemple, je voudrais bien voir que
mon
pauvre Toto ne passâta pas avant
elles, c’est ça qui serait gentil2. Baise-moi, toi, je te dis que tu es mon pauvre amour
adoré.
J’ai une venette3 atroce que ce hideux Barbedienne ne m’ait pas tenu parole. Je ne sais
pas ce que je donnerais pour avoir ce cher petit médaillon, mais je le désire trop
pour qu’il m’arrive tout de suite comme ça à point nommé. Le Barbedienne me fera tirer
la langue aussi, lui. Gredin va, si je te tenais, tu en verrais des drôles.
En
attendant, Jacquot continue à se chauffer
et à grogner et moi je vous aime à mort. Prenez garde au froid et au brouillard, mon
petit Toto. Si vous étiez bien avisé, vous viendriez prendre une bonne petite tasse
de
bouillon et des bons baisers bien chauds, de ce temps-ci c’est très hygiénique. Venez
vite, pensez à moi, ne me trahissez pas et aimez-moi. J’en ferai autant pour vous.
Juliette
2 En général, le dimanche soir, quelques amies de Juliette Drouet viennent dîner chez elle. Il s’agit de Mme Triger, de Mme Guérard, de Mme Besancenot et de Mme Pierceaurestitus, beaucoup plus rarement de Mme Krafft.
3 Venette (populaire et familier) : peur.
a « passa ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle assiste à la réception de Hugo à l’Académie Française.
- 7 janvierÉlection à l’Académie française.
- 3 juinRéception à l’Académie française.
- Juillet-octobreVillégiature à Saint-Prix.
